Samedi 15 octobre
Après la visite de la fabrique de papier Antaimoro dans la cour de l'hôtel, nous quittons le lodge. Il fait beaucoup plus chaud que les jours précédents. La route rouge, étroite, se glisse entre de grandes montagnes aux formes érodées. Le paysage a totalement changé depuis hier, des troupeaux de zébus occupent souvent la route, nous nous arrêtons pour les laisser passer, un gardien réclame des cigarettes à notre chauffeur qui lui en donne deux. Dans le paysage de champs jaunes, les troupeaux se multiplient. Venus du sud, ils se rendent à Ambalavao pour le grand marché aux zébus du mercredi.
Nous nous arrêtons au site d'Anja (950 m d'altitude) et partons à pied avec un guide local. Des femmes pêchent au filet dans l'étang, pataugeant dans l'eau brunâtre. Dans le sous-bois, des cattas avec leurs petits d'un mois environ, nous laissent approcher à moins d'un mètre. Ils jouent, sautent de branche en branche, nous observent curieux. Plus loin, un caméléon se déplace sur une branche, attrapant des insectes grâce à sa longue langue. Il ne faut pas être ingambe pour cette balade d'une heure et quart environ. Nous escaladons des rochers, descendons dans de larges grottes qui servaient d'habitat aux Malgaches pendant les guerres et de dortoir aux cattas aujourd'hui. Nous déjeunons sous une tonnelle dans un décor de montagnes rocheuses érodées, au sommet desquelles rien ne pousse. Le décor n'a plus rien à voir avec celui dans lequel nous évoluons depuis notre arrivée.
Après avoir mangé, nous continuons la route, c'est toujours la nationale 7, sur fond de montagne aux herbes jaunies par le soleil et terre rouge encore et encore.
Après la montagne de la porte du sud, nous entrons dans la province de Tuléar. Bientôt, nous allons quitter les hauts plateaux des provinces de Tana et Fiana.

Manioc sur la route.

Dans ce coin très sec, ne poussent plus que le maïs, le manioc et les patates douces. Seuls les gens riches peuvent manger du riz. Les villages sont constitués de maisons basses construites en argile beige grisâtre et toits de chaume, qui ne servent qu'à dormir, car la population vit dehors ou dans les plantations. Dès que nous nous arrêtons à proximité, les gens accourent "Donne-moi de l'argent... Donne un cadeau."

L'habitat
En ville, il faut acheter son terrain, et demander un permis de construire et cela coûte très cher.
Une maison s'achète au comptant. Notre chauffeur n'aura jamais assez d'économies pour en acheter une, seuls les riches le peuvent.
Mais lui, il a eu la chance de pouvoir construire une maison de deux pièces près de celle de son père, sur le même terrain, dans les faubourgs de Tana.

A la campagne, sur les terrains domaniaux de l'état, on peut bâtir et cultiver où on veut. Après dix ans de culture, le paysan obtient le droit de borner le terrain, il lui appartient.

Coutume des tribus Bara (habitant le sud de l'île)
Pour obtenir le droit de se marier un Bara doit voler des zébus. En général, il demande à son oncle de le laisser lui voler deux ou trois zébus, à charge pour lui, de rendre la pareille à son fils au moment opportun. Mais certains Baras, volent réellement les zébus. D'autres fois, ils préviennent le propriétaire la veille et négocient de rembourser un tiers du prix des zébus volés. Si l'accord ne se fait pas, il y aura bagarre et tuerie. Il faut alors évacuer femmes et enfants.

Quand le propriétaire d'un troupeau meurt, on tue deux à dix de ses zébus chaque jour pour nourrir le village, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un seul animal. Et c'est seulement alors qu'on pourra l'enterrer. Il n'y a donc pas de succession de père à enfants.

Dans cette tribu, la richesse ne se mesure pas à la taille de la maison, mais à celle du troupeau.

Au milieu de cette nature aride (il fait 30 à 32 degrés en ce moment et pas une ombre en vue, mais la nuit ça peut descendre à 4 ou 5 degrés), nous traversons la petite ville d'Ihosy, capitale des tribus Baras et y achetons de l'eau minérale pour quatre fois moins cher qu'à l'hôtel le premier soir.
Aussitôt, les gamins accourent, demandant les bouteilles vides, que nous gardons précieusement pour les leur offrir en échange de mercis souriants. Hary nous avait expliqué le premier jour qu'ils s'en faisaient des gourdes pour aller dans les champs.
Tous ces petits Malgaches sont beaux, la peau plutôt claire, des yeux bruns expressifs, les traits doux, le visage fendu d'un sourire éclatant. Quand nous passons dans le village au ralenti, ils saluent, agitent le bras, crient "bonjour".
Nous roulons maintenant — à 100 km de Ranohira — dans une sorte de pampa, qu'on a brûlée par endroits pour que repousse une herbe nouvelle et qui laisse affleurer la terre rouge orangée. C'est le plateau ruiniforme de l'Horombe.
Arrivés à Ranohira, nous posons nos bagages au Jardin du Roy, dans un beau lodge dont la terrasse donne sur le jardin à quelques mètres de la montagne. L'endroit est splendide. Après quoi, nous nous rendons à Ranohira, bourgade minuscule constituée d'une seule rue bordée de marchands de bananes frites et de douceurs diverses. Une jeune fille pile le manioc pour les cochons, nous nous arrêtons pour bavarder quelques minutes avec elle. Pendant notre promenade, notre chauffeur se rend au garage pour changer la roue qui vient de crever.
Il n'y a pas d'électricité dans cette région ni même à Ranohira, seuls certains hôtels ont des groupes électrogènes. Par conséquent, ce soir à minuit la lumière se coupera jusqu'à 6 heures demain matin, afin que le groupe ne tourne pas toute la nuit.
La municipalité ayant prévu de distribuer 6 000 éclairages solaires à la population du coin, les habitants célèbrent cet évènement, par une espèce de festival appelé la fête de la lumière.

Dimanche 16 octobre
Ce matin, nous partons pour un petit trekking dans le massif de l'Isalo, jusqu'à une piscine naturelle, oasis couverte de végétation au creux des rochers. L'Isalo nous rappelle la Cappadoce, même genre de montagnes sculptées par l'érosion, cheminées de fées en cours de formation, découpées dans le grès, mais de couleur différente. Alors qu'en Cappadoce le blanc domine, ici nous sommes dans l'orangé panaché de vert à cause des lichens. La promenade est attrayante, entre roches et rochers aux formes animales, crocodile, tortue et autres imaginations. Ici, une tête de mort en pierre veille sur la carte de Madagascar dessinée naturellement sur le sol.

Bambou palme.

La végétation évoque forcément les tropiques, certaines espèces sont endémiques, le bambou-palme par exemple, dont le tronc est un bambou, mais les feuilles identiques à celles d'un palmier.
Il fait chaud, mais un peu d'air aide à la montée; au début le parcours s'élève rapidement de 70 mètres, après quoi un chemin presque plat s'enfonce dans le massif jusqu'à la piscine verte dans laquelle se jette une cascade. La descente est brûlante, plus de 30°. Après trois bonnes heures de balade, nous retrouvons le 4x4 et le chemin défoncé.
Nous avons rencontré quelques cattas (symboles de l'île), un couple de merles des roches au dos gris noir et au ventre rouge endémiques de Madagascar, de gros lézards, des phasmes, de minuscules papillons blancs et autres insectes.
Nous déjeunons à l'hôtel "Les toiles de l'Isalo", au départ de la piste que nous avons suivie ce matin.
L'après-midi sera moins fatiguant. Une courte visite de la Maison du Parc et un aller-retour jusqu'à la fenêtre de l'Isalo en fin de journée avec un soleil absent au rendez-vous ! Dommage, on était censé le voir se coucher par cette fenêtre en roches. Ce soir, comme hier, le repas est très raffiné.


Lundi 17 octobre
Tandis que nous roulons vers Fianarantsoa, nous croisons un taxi-brousse arrêté au coeur d'un attroupement. Des gens dansent sur la route. Il s'agit d'une famille qui se rend au retournement d'un mort. A chaque arrêt du taxi-brousse, tout le monde descend et danse.

Le retournement des morts dans les hautes terres
le mort est d'abord enterré dans un tombeau familial, duquel on le déterre après cinq ans. On le mène alors au village pour changer son linceul, on fait la fête puis on le remet au tombeau.
Alors que tout le monde pleure le jour de la mort, lors du retournement, il est interdit de verser des larmes, il faut faire la fête.

Le retournement des morts chez les Baras
Le mort est placé dans un tombeau provisoire, situé dans une cavité rocheuse en montagne. Au bout de trois ans, on pratique le retournement, suite à quoi on l'installe dans un tombeau définitif, situé dans une grotte très haut sur la paroi rocheuse, pour décourager les voleurs de linceuls (en soie), grotte qu'on mure à l'aide de petites pierres et d'un gros rocher difficile à déplacer. Une paire de cornes de zébus domine l'ensemble.

Le prix à payer
Chaque enfant de plus de 18 ans, dans les familles, doit participer au paiement des festivités. Pour des gens comme Hary, cela représente deux ans d'économies (400 000 ar).
Notre chauffeur dit qu'il n'approuve pas cette coutume, il préfère offrir un foulard à sa grand-mère vivante (98 ans) qu'une "bénédiction" quand elle sera morte.
Cette coutume encore vivace en campagne, perdure même à Tana, cependant certaines familles (comme celle du père de Hary) ont abandonné aujourd'hui ce rite.

La circoncision
Elle est pratiquée obligatoirement sur tous les garçons, dès la naissance, mais dans certaines régions de l'est, elle ne peut être réalisée que tous les sept ans lors de grandes fêtes.
Alors qu'à la ville, cet acte s'accomplit en clinique, à la campagne, l'affaire se fait à la maison afin que le père puisse manger le prépuce avec un morceau de banane.

Un petit arrêt à Ihosy, le temps d'acheter un peu d'eau et de faire quelques photos, femmes colorées en jolis chapeaux de paille ou portant paniers et ballots sur la tête, animation matinale de la ville, charrettes à bras, à zébus, marchands sur les trottoirs, étals de légumes, de viande, d'informatique (piratage ou décodage, allez savoir), avec la petite musique Windows qui interpelle et comme partout dans l'île, la pancarte "Orange" pour les cartes de téléphone mobile prépayées.
Nous retraversons le grand plateau de l'Horombe aux herbes sèches où paissent de nombreux troupeaux de zébus, à moins qu'ils ne marchent vers le nord. En effet, Ranohira était notre point le plus sud, aujourd'hui, nous reprenons donc la nationale 7 en sens inverse jusqu'à Fianarantsoa où nous la quitterons pour emprunter un train pittoresque qui nous mènera sur la côte est, au bord de l'Océan Indien où rôdent parfois des requins, ce qui ne nous dérange pas plus que ça, vu que nous n'avons pas l'intention de nous baigner. Ce train, dit notre bouquin, est un voyage dans le voyage. Nous verrons ça demain.
En route, nous rencontrons un jeune couple de Français, en panne sur la route avec leur 4x4. Ils nous font signe, alors nous nous arrêtons et acceptons des les prendre à notre bord pour gagner Ambalavao, mais leur chauffeur refuse de les accompagner. Ils doivent flairer l'arnaque et finalement décident de rester avec lui. Hary pense que le chauffeur n'est pas très clair, il aurait dû téléphoner pour demander une autre voiture, à moins que celle-ci ne lui appartienne et qu'il n'essaie de se débarrasser du problème en leur offrant 50 euros, ce qu'ils trouvent insuffisant.

 

 
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