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souvenirs d'antan
Cette petite rue bordée autrefois d'une douzaine de maisons, n'est
plus qu'un souvenir d'enfance, un souvenir sans autres traces que celles de la mémoire,
parce qu'il n'en reste presque plus rien.
La rue Fleury existe encore, défigurée, avec une seule maison
d'époque, un parking et des espaces verts. Il faut un peu d'imagination pour retrouver
dans la photo satellite ci-dessous, l'image des lieux dans les années 50-70 (pour
comparer, passez la souris sur l'image).
A la place du parking, se trouvait la maison de mes parents, entourée de verdure,
pommiers, pêchers, lilas, et de deux grands sapins des Alpes. Le jardin caché
au nord derrière une haute et large haie de troènes qui l'isolait de la rue,
voisinait au sud avec un grand champ d'herbes folles.

Nous avions l'habitude d'aller jouer dans ce champ entre petits voisins;
les chardons ne nous faisaient pas peur. Une fois par an, la fête foraine venait s'implanter
là, et c'était pour les gosses du quartier, une grande joie. Les jours précédant
l'ouverture de la foire, nous allions traîner autour des forains, proposant nos services,
bonne action pas du tout désintéressée, puisqu'elle nous permettait
d'obtenir des tours de manège gratuits. Les forains nous demandaient souvent de l'eau,
notre maison étant toute proche, et la seule ouvrant sur ce champ. Il n'était
pas rare d'ailleurs, que la nuit venue, quelques uns d'entre eux traversent clandestinement
notre jardin, pour ressortir dans la rue et aller s'approvisionner à la pompe située,
sur l'autre trottoir, une pompe dont il fallait faire tourner la poignée sur le dessus,
pour que coule l'eau, chose que nous faisions souvent, nous les gamins, le plus vite possible,
pour que ça gicle le plus fort possible… On ne parlait pas encore du manque
d'eau sur la planète, dans les années 60!
Cependant, le passage des forains dans notre jardin, à la tombée de la nuit,
était source d'inquiétude pour moi qui devais aller chercher le cidre à
la cave située derrière la maison, et à laquelle on accédait
en passant près de la clôture du champ. Je me demandais toujours si l'un d'eux
n'allait pas passer à ce moment-là, et me kidnapper.. Va savoir !!! Je courais
le plus vite possible, dans le noir, pour fuir le danger évident ! La bouteille ne
m'échappait jamais des mains, c'était un miracle.
Contre cette même clôture, se dressait une buanderie, sur le toit de laquelle,
mon père montait quelquefois pour regarder un feu d'artifice qui se tirait, je ne
sais plus où… A l'intérieur, une pompe à bras mécanique
nous permettait de tirer l'eau de pluie récupérée dans un puits, situé
sous le bâtiment. Mais à chaque usage, nous devions amorcer cette pompe, en
versant dans la colonne, une petite quantité d'eau. C'était un peu galère
! L'établi de mon père se tenait sur le mur opposé. J'avais l'habitude
de l'utiliser quand la roue de mon vélo était crevée, et que je n'avais
pas envie d'attendre son retour le soir… Tremper la chambre dans un baquet d'eau,
voir les bulles s'échapper, essuyer l'endroit, gratter avec la petite lime, et coller
la rustine à l'aide du minuscule tube de colle. J'y fabriquais aussi mes cerfs-volants,
une feuille de journal, de la farine mélangée à l'eau pour la colle,
une queue en ficelle garnie de bouts de chiffons, et vole le grand oiseau, au dessus des
herbes et des chardons du champ.
Contre la buanderie, mon père avait construit une tonnelle couverte, noyée
sous la verdure. L'été, elle se couvrait de capucines grimpantes aux couleurs
vives, qui arrivaient même à grimper le long du tronc des deux grands sapins
plantés juste à côté. En automne, la vigne vierge qui poussait
sous les capucines, la teintait de feu. Nous y mangions presque tous les soirs, à
la belle saison, et c'était du bonheur !
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Derrière la maison, étaient plantés les arbres fruitiers,
notamment huit à dix grands pommiers qui avaient la déplorable habitude d'héberger
des chenilles urticantes. Nous évitions de nous installer sous leur ramure. Mais
j'aimais cet endroit, parce que s'y tenaient les niches à lapins, avec des ribambelles
de lapins, dont mes parents vendaient les peaux après avoir réduit les malheureux
animaux en ragoût. L'acheteur de peaux passait dans la rue en criant "Peaux d'lapins
! Peaux d'lapins !"
Plus intéressant cependant, était le passage de la voiture du marchand de
glace qui actionnait sa trompe, jusqu'à ce qu'une petite troupe de gosses surgis
d'un peu partout, arrive en courant et en se léchant les babines.
Sur le devant de la maison le jardin était borné par un grand mur qui nous
isolait de voisins qu'on ne voyait jamais, et sur les autres côtés, ceinturé
par une clôture faite de piquets de bois assemblés par de longs fils de fer,
comme il y en a encore beaucoup en Roumanie. Cette barricade palliait les trous dans le
bas de la haie, trous dans lesquels j'aimais me réfugier et par lesquels je me glissais
parfois dans la rue, quand les piquets commençaient à se détériorer,
ce qui me valut un jour une belle déchirure à la jambe, causée par
le barbelé destiné à consolider l'ensemble. Bien sûr, mon père
en réparant cette partie de la clôture enfouie sous une haie d'un mètre
de large, n'avait pas imaginé que son garçon manqué se faufilerait
par là !
Mon autre cachette de prédilection, c'était, l'été, la grande
plate-bandes de dahlias qui mesuraient plus d'un mètre de haut - et moi beaucoup
moins - et qui offrait la meilleure protection possible quand on se coulait dessous..
Enfin, nous avions, un grenier qui n'était accessible que par l'extérieur,
en grimpant sur une grande échelle. Mon père la laissait parfois quelques
jours en place, quand c'était l'époque d'y ranger les échalottes qu'on
conservait pour l'hiver. J'aurais bien voulu y monter, parce s'y trouvait également
le tourne-disque, une antiquité qu'on descendait quelquefois pour l'installer sur
la dalle de la cuisine, et écouter le temps d'un dimanche, les rengaines des 78 tours.
Cet objet, un gros cube en bois, était doté dans le bas, de deux petites portes,
qui enfermaient les disques. La partie supérieure, contenait le plateau du tourne-disque
et le bras muni d'une aiguille qu'il fallait manipuler avec grande précaution pour
ne pas avoir à la changer trop souvent. Mais nous ne risquions pas d'être à
court, nous en avions une petite boîte pleine.
Pour en revenir au grenier, il devait receler quelques autres mystères intéressants,
mais je ne pouvais y monter, d'une part parce qu' il y avait une petite porte en haut, fermée
à clef naturellement, et d'autre part parce que c'était interdit. J'avais
bien essayé une fois, mais la voisine d'en face m'avait vue, et mine de rien, m'interpellant,
m'avait demandé d'aller chercher ma mère, parce qu'elle voulait lui parler…
Bien sûr, j'y étais allée ! Je vous laisse deviner, ce qu'elle avait
à lui dire !
Notre maison n'était pas bien grande, et si au début, nous n'avions l'eau
qu'au fond du jardin, mon père l'amena bientôt jusqu'à la cuisine, en
creusant une longue tranchée dans laquelle il enterra un tuyau qui amenait l'eau
sans coup férir. Pour chauffage, nous avions un poêle à bois qu'il fallait
recharger toute la journée, et qui s'éteignait la nuit, faute de combustible.
En hiver, au petit matin, il n'était pas rare que les carreaux des chambres soient
décorés de tremblants dessins de givre… Pour avoir plus chaud, nous
réchauffions notre lit avec une brique qu'on tenait chaude pendant la journée,
à l'intérieur des petites portes situées en bas du poêle.
Cinq maisons de la rue Fleury étaient occupées par des personnes
d'un certain âge, sans enfants… Les huit autres étaient peuplées
de gamins parfois nombreux… Jeannine, Sylvain et leurs quatre ou cinq frères
et sœurs… Marie-Claude, Marie-José, Anne-Marie et Jean-Luc… Mon
copain Joël, et sa fratrie Daniel, Patrick et Patricia… Ma copine Yvonne et sa
sœur Ginette… Alain le musicien, batteur-chanteur… Chez nous, nous étions
deux filles, Christine et moi.
Il y avait encore Philippe et Catherine que je n'aimais pas… Et leur compère
Johannès, un petit voyou qui l'année de mes dix-neuf ans a profité
de notre départ en vacances, pour cambrioler notre maison avec sa bande. La télévision
que nous avions depuis quelques mois avait disparu et une grande partie de mes habits aussi.
Il a été arrêté ensuite, puis libéré… Si
nous avions récupéré la télé, il m'arrivait cependant
de le croiser dans la rue avec un de mes pulls sur le dos !!!
Tous ces enfants ne sont pas restés gravés dans ma mémoire avec la
même force… Il en est pourtant quelques uns qui ont laissé des traces
indélébiles. J'en parlerai plus loin, pour l'instant mon esprit vagabonde
encore parmi les images du quartier.
A l'autre bout du champ, se tenait un ferrailleur. Nous avions l'habitude de récupérer
les capsules métalliques, ou quelqu'autre morceau de ferraille, pour aller les lui
vendre, et récolter ainsi deux ou trois pièces. Il nous achetait ça
entre 5 et 10 centimes le kilo, selon le métal ! Une fortune !!!
Nous avions vite fait de les dépenser à la petite épicerie située
au bout de la rue… Sur un comptoir un peu trop haut pour nous, étaient alignés
de grands bocaux transparents, remplis de bonbons colorés. Nous avions l'habitude
d'acheter des caramels à 1 franc (l'ancien franc valait 1 centime), notre pécule
ne nous permettant guère mieux. Les jours de grande richesse, nous osions un malabar
à 5 francs, et s'il était gagnant – quelle chance – nous en avions
un gratuit en plus. Et comme dans la chanson de Renaud, on y trouvait aussi des mistrals
gagnants, des roudoudous, des cocos boers ou des carambars avec des devinettes inscrites
sur le papier d'emballage!
Cette épicerie n'était pas la seule du quartier, mais la plus proche, donc
celle que nous visitions le plus souvent. Il y en avait une autre de l'autre côté
du champ, rue Albert Lacour, et encore une autre plus loin, une épicerie-bureau de
tabac, où j'allais acheter le tabac gris et les feuilles ocb de mon père,
une fois par semaine.
Mais mon magasin de prédilection, c'était la librairie… En sortant de
la rue, il me fallait tourner à gauche et marcher quelques pas pour entrer dans le
monde du rêve… Je lisais déjà beaucoup. Je me plantais devant
le tourniquet chargé de bouquins de bibliothèque rose ou verte, et je le faisais
tourner doucement et infiniment, pour découvrir la perle rare, le livre que je ne
connaissais pas encore, un nouveau arrivé forcément, parce que j'avais presque
tout lu… certains que j'avais achetés (300 francs le volume), d'autres que
m'avait prêtés Lydia, une copine de classe, avec qui nous échangions
des piles entières de bouquins. Ah ! ces "club des cinq", qui à
l'époque n'étaient que du texte pur avec quelques rares illustrations, et
autres "Enid Blyton": "clan des sept"… "mystères"…
ou encore "Michel"… "Alice"…"Les 7 compagnons"…!
En élargissant le périmètre de mon vagabondage, je revois l'église
Sainte Bernadette, les écoles, celle des garçons (Roger Salengro), celles
des filles (Maryse Bastié) et la maternelle (Calmette). Près de la petite
école, se trouvait la boucherie, où on m'envoyait acheter la viande et une
quincaillerie un peu plus haut sur la route du collège.
VOIR
LE PLAN DU QUARTIER DANS LES ANNEES 60.
La rue Fleury à cette époque débouchait sur la rue
Albert Lacour, et à l'autre extrémité, était coupée par
un vague chemin de terre, qui vers la gauche rejoignait le champ, et vers la droite menait
à une zone pavillonnaire. Au bout de la rue, il devait y avoir une maison, que je
ne situe plus très bien. Par contre le jardin je m'en rappelle, parce qu'en le traversant
(on nous y avait autorisé), nous pouvions aller dans la rue du Vert Buisson (maintenant
disparue), où habitait mon arrière-grand-mère.
La dernière maison sur la gauche, était celle de ma copine Yvonne. C'était
une maison en bois, toute en longueur, avec un balai suspendu à l'envers près
de la porte d'entrée. A quelques pas, avait été bâtie une seconde
maison, qu'on appelait le chalet. Je n'ai jamais vu personne dans ce chalet qui m'intriguait
et auquel on accédait par quelques marches en bois. Il appartenait à la tante
d'Yvonne paraît-il, mais elle n'y venait jamais. J'allais très souvent chez
eux, c'était tout près de chez moi, quatre maisons seulement nous séparaient.
La mère de ma copine travaillait, et nous étions bien contentes d'être
seules et libres d'agir à notre guise. Il nous était interdit de grimper dans
le grand arbre qui ombrageait la porte et d'en cueillir les cerises. Et pourtant, combien
nous en avons mangées, mûres ou pas, peu importait, certaines de l'impunité,
il y en avait tellement que ça ne pouvait se voir… sauf le jour où
un noyau de cerise était resté collé sur le chemisier d'Yvonne, à
son insu ! La preuve était encore là quand sa mère est rentrée,
et notre air ingénu n'avait pas réussi à la convaincre de notre innocence,
forcément !
D'autres fois, nous faisions des crêpes, encore une chose interdite, puisqu'il fallait
allumer le gaz et nous n'étions pas bien vieilles. Et quelles crêpes ! Sans
œufs bien sûr, car ils auraient manqué le soir. Alors, un peu de lait,
de la farine, du sucre, et c'était un délice, le goût de l'interdit.
Après, il fallait tout laver et laisser la maison ouverte pendant un bon moment pour
que l'odeur disparaisse (mais disparaissait-elle vraiment ?) tandis que nous regardions
quelque "Chapi-chapo", "Zorro" ou "Rintintin" que diffusait
la télé en sourdine, images un peu magiques, à une époque où
chez moi, il n'y avait pas de télévision.
A force de lire le "club des cinq", nous avions fini par créer le "club
des deux". Nos aventures les plus périlleuses se sont souvent bornées
à affronter de dangereuses araignées tapies dans le noir de quelque bâtiment
que je ne situe plus très bien, une cave peut-être. Un pas bien grand mérite,
puisque je n'en avais aucune peur, et étais capable de les attraper par les pattes.
Quelle gloire !
Quand je n'étais pas avec Yvonne, je jouais avec Joël, mon
voisin d'en face. De chez lui s'échappaient souvent la complainte d'un violon que
Daniel l'aîné des garçons faisait pleurer, ou les notes du piano que
dès l'âge de trois ou quatre ans, Joël apprivoisait.
Il avait perdu son père dans un accident de mobylette, un peu au-delà de la
petite librairie. Je ne sais plus quel âge nous avions, moins de dix ans à
coup sûr, mais je n'ai pas oublié la nuit où on est venu nous prévenir
qu'un accident avait eu lieu. Mes parents avaient accompagné sa mère sur le
lieu du drame.
Avec Joël, nous inventions de nouveaux personnages selon les jours. Quand nous jouions
chez moi, ce n'étaient que jeux de garçons, petites voitures se poursuivant
dans le grand bac à sable que mon père avait aménagé près
de la barrière du champ, batailles de soldats dans le même tas de sable, billes
s'affrontant dans les allées en terre battue, courses effrénées dans
le champ. Quand nous allions chez lui, les rôles changeaient. Nous devenions un couple
chargé d'enfants (les jumeaux qui avaient quatre ans de moins que nous). Dans le
fond de son jardin, se dressait une charmante cabane en bois joliment aménagée
pour nos jeux. C'était notre maison. Dans le même coin, poussait une haie de
groseilliers, à moins que ce ne fussent des framboisiers. Régulièrement,
nous en en prélevions une bonne cueillette, que nous écrasions consciencieusement
avec du sucre, pour simuler la confiture que, comme nos parents, nous étions en train
de préparer.
Plus tard, en grandissant, nous avons moins joué ensemble, et quand les familles
ont commencé à quitter la rue, nous nous sommes perdus de vue. Mais avant
ça, à mon mariage, il avait tenu à jouer du piano pendant la cérémonie
dans l'église.
L'enfance s'estompe peu à peu. Les liens s'étirent, d'autres se nouent…
en dehors de la rue, au gré des rentrées scolaires.
Un jour, j'apprends qu'Alain qui habite à deux pas de chez moi, vient de sortir un
45 tours, avec son groupe "Les Sparkles". Ce disque que je suis allée lui
acheter, je l'écoute, je l'écoute. Comme j'en écoute beaucoup d'autres…
La musique, comme la lecture ou l'écriture, porte une part de rêve… Le
dimanche, je massacre le piano de ma grand-mère, en rêvant d'emmêler
les notes, pour que s'envolent des mélodies – en mineur, parce que c'est beau
à pleurer quand c'est bien joué – et après le lycée et
les copains, j'égratigne ma guitare, je dévore les livres, j'écris...
des histoires, des textes, des poèmes, des chansons... Et le temps passe.
Désormais, les souvenirs de ma rue se font plus rares. J'ai d'autres
activités à l'extérieur. En 72, mariée, je m'installe dans un
autre quartier de Grand-Quevilly. J'y reviendrai souvent tant que mes parents y habiteront,
mais je ne sais plus rien de ce qui s'y passe. En 78, mon père déménage,
quelques mois après le décès de ma mère. Je ne retournerai plus
dans cet endroit avant des années. Je ne sais pas, à quel moment l'accès
à la rue a été modifié, les maisons rasées, le champ
transformé en parking… Un jour, je suis passée par là, tout était
changé… La rue Fleury n'avait plus d'âme !
Chantal
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